Alors que Gianni Infantino traverse l’une des périodes les plus délicates de sa présidence à la FIFA, le journaliste Anthony Pla interpelle directement les dirigeants du football africain. Il questionne leur soutien au patron de la FIFA, la dépendance financière du continent et surtout le silence de ses institutions face à la crise actuelle. Une prise de parole particulièrement forte à la veille d’une réunion du Comité exécutif de la CAF.
La crise qui secoue la FIFA provoque désormais des remous en Afrique. Alors que Gianni Infantino réunit ses principaux collaborateurs au Maroc pour tenter de reprendre la main après l’affaire FIFA Forward Enterprise, Anthony Pla a publié une longue analyse consacrée à la position du continent africain.
Le journaliste franco-ghanéen, spécialiste du football africain, part d’un constat : malgré la contestation internationale qui entoure désormais la présidence de la FIFA, plusieurs dirigeants africains continuent d’afficher leur soutien à Infantino en vue de sa prochaine réélection.
Pour Anthony Pla, cette fidélité pose une question beaucoup plus profonde : celle du rapport de dépendance financière entre les fédérations africaines et la FIFA.
« À quel moment faut-il continuer de baisser la tête ? »
Anthony Pla ouvre son intervention avec une célèbre phrase attribuée à Martin Luther King Jr. : « Il arrive un moment où le silence est une trahison. » Une manière de placer immédiatement le débat sur le terrain de la gouvernance et des valeurs.
Il s’interroge notamment sur les soutiens déjà apportés à Infantino par plusieurs dirigeants du Comité exécutif de la CAF et des fédérations africaines.
« À quel moment faut-il continuer de baisser la tête ? Encore une fois, on parle de prix mais jamais de valeurs. La fidélité de l’Afrique envers Infantino vient de la dépendance du continent à l’égard des programmes de développement financier de la FIFA. »
Le journaliste ne nie pas l’importance des sommes versées au football africain. Il reconnaît au contraire que l’augmentation des primes et des fonds destinés au développement constitue une ressource difficilement contestable pour des fédérations dont les moyens restent parfois limités.
Mais il pose une autre question : quel impact ces investissements ont-ils réellement sur les championnats, les infrastructures et le football de base dans les différents pays ?
Depuis son arrivée à la présidence de la FIFA en 2016, Infantino a considérablement renforcé les programmes de développement destinés aux associations membres. Ce levier financier lui a également permis de construire une relation politique particulièrement forte avec de nombreuses fédérations africaines.
Anthony Pla y voit précisément l’un des problèmes structurels du système.
« Donnez-moi votre soutien et je vous donne plus d’argent. Si vous ne me soutenez pas, vous aurez moins d’argent. C’est pas une forme de chantage ça ? »
Le problème des droits TV de la CAF remis sur la table
L’analyse dépasse largement la seule personnalité de Gianni Infantino. Anthony Pla estime que la dépendance du football africain vis-à-vis des financements de la FIFA trouve également son origine dans les difficultés de la CAF à générer suffisamment de revenus commerciaux autonomes.
Il revient notamment sur la rupture, en 2019, du contrat qui liait la Confédération africaine de football à Lagardère Sports. Cet accord de longue durée devait initialement courir jusqu’en 2028.
Depuis, la commercialisation des droits audiovisuels des compétitions africaines a connu plusieurs périodes particulièrement agitées.
Anthony Pla évoque notamment New World TV et les difficultés rencontrées autour de la redistribution de certains droits aux diffuseurs locaux africains.
Il rappelle également une annonce faite par Patrice Motsepe. Le président de la CAF avait évoqué à Rabat la possibilité d’un contrat avoisinant le milliard de dollars sur huit ans avec IMG concernant la distribution internationale des compétitions africaines.
Selon Pla, l’absence d’informations nouvelles autour de ce dossier alimente les interrogations.
La CAF a par ailleurs lancé le 23 juillet un nouvel appel d’offres concernant plusieurs cycles futurs de ses compétitions. Pour le journaliste, le délai laissé aux candidats pour se positionner sur des actifs aussi importants mérite également d’être questionné.
« Augmenter le prize money, oui… mais avec quoi ? »
La question financière constitue le cœur de son raisonnement.
Ces dernières années, la CAF a régulièrement annoncé des augmentations importantes des dotations financières de ses compétitions. La Coupe d’Afrique des Nations, les compétitions interclubs et plusieurs tournois continentaux ont bénéficié de primes revues à la hausse.
Mais Anthony Pla estime qu’il faut désormais s’intéresser davantage à l’origine de ces ressources et à la capacité du football africain à générer lui-même ses revenus.
« Augmenter le prize money, le doubler, le tripler, okay… mais avec quoi ? Avec quels fonds ? »
La récente évolution du paysage audiovisuel africain ajoute une dimension supplémentaire au problème. Le groupe Canal+ a pris le contrôle de MultiChoice, propriétaire notamment de DStv et SuperSport, créant un ensemble extrêmement puissant sur le marché de la télévision payante en Afrique subsaharienne.
Cette concentration pourrait offrir une couverture exceptionnelle aux compétitions sportives. Mais elle pose aussi la question du niveau de concurrence lors des futurs appels d’offres pour les droits audiovisuels africains.
Moins les diffuseurs susceptibles de rivaliser financièrement sont nombreux, plus la capacité de la CAF à faire monter les enchères peut être affectée.
L’Afrique doit-elle continuer à soutenir Infantino ?
La sortie d’Anthony Pla intervient surtout à un moment extrêmement sensible.
L’UEFA mène actuellement une offensive sans précédent contre la gouvernance de Gianni Infantino après la controverse autour de FIFA Forward Enterprise. Arsène Wenger vient lui-même de prendre ses distances avec le projet en affirmant l’avoir découvert dans les médias et en jugeant son retrait « absolument nécessaire ».
La Fédération anglaise devrait également retirer son soutien à Infantino pour la prochaine élection présidentielle de la FIFA. Plusieurs responsables européens réclament davantage de transparence et la possibilité d’une contestation électorale prend progressivement forme.
Pendant ce temps, plusieurs fédérations africaines demeurent parmi les principaux soutiens du président de la FIFA.
Anthony Pla redoute que cette fidélité empêche le continent de défendre ses propres intérêts au moment où se dessine une possible recomposition du pouvoir mondial.
Il évoque également la réforme annoncée du calendrier de la CAN, appelée à être organisée tous les quatre ans. Là encore, ses interrogations sont financières : quelles pertes pour la CAF ? Quels revenus générera la future Ligue des nations africaine ? Quelles garanties existent pour compenser la disparition d’une édition de CAN sur chaque cycle de quatre années ?
Pour lui, le problème dépasse donc Infantino.
Il s’agit de savoir si l’Afrique dispose réellement d’une stratégie indépendante pour son football ou si elle reste dépendante des décisions et des financements provenant de l’extérieur.
Une réunion de la CAF très attendue
Le calendrier donne encore davantage de poids à cette prise de parole.
Gianni Infantino et plusieurs dirigeants de la FIFA sont réunis au Maroc pour tenter de gérer les conséquences de la crise actuelle. Dans le même temps, le Comité exécutif de la CAF doit se réunir en ligne.
La position des dirigeants africains sera donc particulièrement surveillée.
Anthony Pla conclut son intervention par un message qui résume toute sa réflexion :
« Le football africain appartient aux Africains, pas à moi, pas aux intérêts externes mais à toi. »
Une formule qui transforme la crise Infantino en débat beaucoup plus vaste. Derrière la question de savoir qui dirigera la FIFA se trouve celle de la place que l’Afrique souhaite occuper dans la gouvernance mondiale du football.
Continuer à soutenir un système qui garantit des financements importants ou profiter de la crise actuelle pour réclamer davantage d’autonomie, de transparence et de poids politique ?
À l’heure où l’Europe commence déjà à réfléchir à l’après-Infantino, Anthony Pla estime que l’Afrique ne peut plus se contenter d’observer. Car si une bataille pour le futur de la FIFA est réellement en train de commencer, le continent aux 54 fédérations représente l’un des blocs électoraux les plus importants de la planète







